Timechret est une pratique ancestrale qui consiste à sacrifier un ou plusieurs bœufs, puis à répartir la viande entre tous les foyers du village, sans distinction de rang social. Une coutume que l’on retrouve encore aujourd’hui dans de nombreux villages de la région, de Tizi Ouzou à Bouira en passant par Béjaïa.
Une pratique héritée des ancêtres
Le mot lui-même n’a pas vraiment d’équivalent dans les autres langues. Selon les villages, on parle aussi de Taouzaât, de Lewzia, de Zerd ou encore de Wâada. Le principe reste le même partout, une communauté se cotise pour acheter du bétail, l’immole, puis partage la viande de façon équitable entre toutes les familles.
Cette coutume socioculturelle s’inscrit dans l’histoire des sociétés berbères, qui se sont depuis longtemps distinguées par des traditions transmises de génération en génération. Une étude anthropologique menée dans le village d’Ait Agad, dans la daïra des Ouacifs, a d’ailleurs montré que Timechret y joue un rôle bien plus large que le simple partage de nourriture. Elle constitue un véritable outil de cohésion sociale, capable de resserrer les liens entre les habitants d’un même village, où qu’ils se trouvent aujourd’hui.
Achoura, Mouloud, et parfois la sécheresse
Timechret n’est pas une tradition religieuse. Contrairement à l’Aïd, elle n’a pas de date fixe dans le calendrier et chaque village décide s’il l’organise, et quand. Elle accompagne toutefois souvent des occasions religieuses comme Achoura (Taâchourt) ou le Mouloud. Dans certaines régions, elle précède aussi l’Aïd El Kébir.
Autrefois, le rituel intervenait également face aux malheurs collectifs, en particulier lors des périodes de sécheresse. Cet usage a aujourd’hui disparu, mais la fonction de solidarité, elle, est restée intacte. Après la décennie noire des années 1990, plusieurs villages ont d’ailleurs renoué avec cette pratique, qui avait eu tendance à s’essouffler. Les médias locaux y voient un moyen de faire revivre tiwizi, l’entraide collective, l’une des traditions les plus anciennes de Kabylie.
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Une organisation qui mobilise tout le village
Rien n’est laissé au hasard le jour de Timechret, et la préparation commence bien avant. Une semaine durant, les femmes du village roulent le couscous à la main. Pendant ce temps, les hommes collectent les dons nécessaires à l’achat des bœufs et des légumes. La veille de l’événement, l’animal, ou les animaux selon la taille du village, est sacrifié.
Le lendemain, très tôt le matin, les hommes les plus habiles à la découpe se chargent de répartir la viande en parts égales. Le souci d’équité est presque obsessionnel, certains villages pèsent chaque portion pour s’assurer que personne ne reçoive plus ou moins que son voisin. Les plus jeunes, eux, s’organisent pour le service, l’un s’occupe du couscous, un autre de la sauce, un autre encore de l’eau et des boissons. Un repas complet est ensuite servi à tous, à base de couscous aux légumes et à la viande rouge.
Les familles qui ne peuvent pas être présentes, notamment celles installées loin du village ou à l’étranger, ne sont pas oubliées. Leur part leur est réservée et remise directement à leurs proches restés sur place.
Le jour où tout le village se retrouve
Quand le jour J arrive, les villageois se rassemblent sur la place ou le lieu habituel de la fête. Beaucoup d’émigrés font le déplacement pour l’occasion, certains n’hésitant pas à parcourir de longues distances pour ne pas manquer ce rendez-vous. Timechret a cette particularité de ramener au village des enfants partis depuis longtemps, parfois installés en France ou ailleurs en Europe.
Autour du repas, les discussions vont bon train. On y aborde souvent les problèmes concrets du village, et ceux qui ont les moyens d’aider sont sollicités sur place. Puis viennent les anecdotes, les souvenirs, les récits des anciens qui commencent presque toujours par la même formule, « guezzmane », dans le temps. Dans certains villages, les sages profitent aussi de ce jour pour collecter des dons destinés aux familles les plus en difficulté.

